Revue de poésie rationnée

#47 Samuel Rochery / Poème soyeux

#45 Noémie Leroi / Ford Fiesta

I

La saison était vraiment dégueulasse. Les gendarmes s’enculaient par chapelets sous un soleil de plomb le long des trottoirs. J’étais rincé, la journée avait été longue et pour couronner le tout mon boulot me faisait chier plus qu’à l’accoutumée. Envie de boire une bière comme une envie de pisser, chose qui arriverait tôt ou tard d’ailleurs.
Voilà des semaines que je ne voyais plus personne, j’étais devenu l’esclave d’un système, je ne maîtrisais plus rien, plus aucun désir ne me traversait, j’étais comme un putain de cailloux sur la route balancé dans le décor par la volonté des autres.
Elle était là, j’étais enfin rentré. Un signe, pas plus pour attester de la présence de l’autre. C’était tout depuis un moment déjà. On devient con quand l’amour a duré trop longtemps et j’étais arrivé à un point culminant de ma connerie. On avait beau tourner notre histoire dans tous les sens c’était toujours le même résultat. Le même numéro perdant joué au Loto. Bien sûr il y avait cette promesse de bonheur, ce visage doux et rassurant, toutes ces histoires mais le temps avait tout banalisé. Comment des choses si merveilleuses peuvent déteindre à ce point ? J’étais le premier à crier au scandale.
Pour passer le temps et alourdir ma douce latence, je voyageais de site en site, de musique en musique, d’image en image jusqu’au premier bâillement, puis les yeux explosés à finalement tout éteindre. Même devant mon écran j’étais traqué comme une bête. La publicité s’acharnait et me harcelait d’objets que je pourrais potentiellement désirer. Je l’avais fait un temps, transcender mes frustrations par l’achat compulsif de merdes en tout genre, et pour tout dire, cela ne marche pas du tout.

II

Quel foutu quotidien jusqu’à ce qu’une bagnole me déglingue. Je ne la remercierai jamais assez. Une Ford Fiesta MK III turbo diesel 75 chevaux de 1992 ; Wikipédia ne mentait pas, « ses dimensions légèrement accrues et ses lignes aérodynamiques adoucies » m’avaient propulsé dans le décor de la manière la plus douce qui soit. J’étais ce fameux caillou sorti du cadre par la grâce d’un Deus Ex Machina de mon époque. Un matin comme les autres, aussi banal et routinier que les autres. Tout résidait dans la force de cette permanence. Le petit jour portait une belle couleur, le lit de la route était sec, le silence avait encore son mot à dire. Les probabilités qu’il arrive quelque chose étaient de l’ordre de l’impossible mais le Projet était en marche.
J’admirais la régularité des peintures du passage piéton comme une reproduction noir et blanc d’une œuvre minimaliste. Des rectangles horizontaux réguliers et brillants se superposaient à intervalles égaux, légèrement en reliefs. La matérialité et la couleur tranchaient avec le sol rugueux et sombre du bitume.
Puis tout absorba mon être, le mouvement, la vitesse, la pression atmosphérique, la chaleur de la tôle. J’étais une poussière dans un trou noir et je me sentais dématérialisé en quelque chose d’universel. Ce corps ne m’appartenait plus, il faisait maintenant partie du décor. Je ne pensais plus, j’étais seulement spectateur de cette ascension fulgurante. Je gardais en tête la dernière image au moment où « cette citadine polyvalente » m’avait percuté : un visage magnifique caché derrière des lunettes aux verres arc-en-ciel.
La trajectoire et la gravité, dans tout leur cynisme, me firent atterrir sur le toit d’un abri de chariots d’un supermarché Cora. À-demi conscient, je réunissais mes forces pour faire le point sur la situation. Une voix, des cris se firent entendre. Des halos lumineux comme dans les films de Gus Van Sant, la chaleur du soleil naissant m’entouraient et portaient mon émotion à son paroxysme. Mon corps disloqué ne me permettait aucun mouvement. La femme aux lunettes arc-en-ciel avait escaladé ce petit édifice ridicule et elle se trouvait maintenant prêt de moi, passant et repassant sa main sur mon front et mes cheveux. Elle prononça des paroles rassurantes, elle s’excusa mille fois, je la trouvais jolie, elle glissa un petit papier plié dans la poche de ma chemise ouverte.

III

Pendant mon transfert j’entendais les ambulanciers s’étonner de ma survie. Le vol plané et la réception auraient dû m’être fatales. Ma peau était criblée d’impacts, des morceaux de carrosserie rouge métallisée, un bout de la calandre et des éclats de verre s’étaient logés bien habilement. Pas de douleur, un sentiment étrange seulement s’insinuait dans ma caboche. Je fermais les yeux pour mieux l’appréhender jusqu’à perdre totalement connaissance.
Le lendemain, le chirurgien de l’hôpital du Bocage arriva dans ma chambre pour dresser la liste des réjouissances. Il commença par me poser des questions étranges, sur de potentiels antécédents familiaux. Ma peau avait apparemment absorbé de manière irrationnelle les morceaux de la carrosserie. J’avais cependant les os brisés à de nombreux endroits et on m’apprit qu’il me faudrait un satané nombre de mois pour me remettre sur pied.
Ce fût au tour de la police de me questionner. La fille avait pris la fuite. Son visage s’était gravé dans mon cerveau et je réussissais sur commande à visionner l’image de sa beauté. Un visage étrange et envoutant, une gonzesse pas banale quoiqu’un peu ringu’ semblant sortie d’un conte cyber punk ! Le papier glissé dans ma poche de chemise contenait le numéro CR 631 AJ écrit à l’encre bleue turquoise mais je décidais pour l’instant de ne rien révéler à la Police.
Arriva la visite de Mélanie qui m’engueula comme du poisson pourri. Elle n’avait jamais su prendre le dessus sur ses émotions, et c’était toujours avec beaucoup de maladresse qu’elle montrait l’étendue de sa détresse. De toute façon, je n’écoutais plus, mon esprit divagua jusqu’à ma belle meurtrière qui occupait désormais tout mon être.
La bouffe était insipide, les draps bleu layette me donnaient la gerbe. L’absence de choix esthétique au profit d’un standard était-il vraiment une bonne chose ? J’avais tout le loisir de me poser ce genre de questions. Mélanie ne venait plus. Je l’avais envoyé bouler plusieurs fois et d’un commun accord nous avions signé la reddition de notre couple.

IV

Depuis 4 mois que j’occupais mon lit, une infirmière m’avait pris sous son aile. Elle devait avoir dans les 25 ans, et sentait bon le savon. Elle venait souvent prendre sa pause dans ma piaule. Les conversations étaient certes futiles mais Marie ne manquait pas de fraicheur et proposait toujours un contrepoint intéressant. Sa gestuelle était désarmante, elle exécutait chaque mouvement avec calme et maîtrise. Elle prenait son temps pour arranger une mèche rebelle et caressait d’une main lascive ses courbes pour ajuster sa blouse. Plus d’une fois elle avait frôlé mon sexe sans le vouloir en replaçant mes draps. Les moments d’intimité ne sont pas légion dans un hôpital, et cela commençait sérieusement à me courir sur le haricot.
Je fus tout d’abord très gêné quand Marie rentra dans la chambre au moment où ma main s’accélérait sous le drap. La lumière était éteinte et sa garde venait de commencer. Elle s’avança aussi lascive qu’à l’accoutumé et déboutonna sa blouse jusqu’à laisser entrevoir un sein merveilleux. Je délaissais bien volontiers ma queue à qui je promettais une plus heureuse issue. Sa poitrine se trouvait bientôt à ma hauteur et ma langue commença à effleurer le pourtour de ses tétons durcis. Mes manœuvres étaient encore limitées mais mon désir était le moteur d’une rééducation éclair. Ma main se glissa entre ses cuisses. Mon majeur se fraya un chemin jusqu’à soulever le triangle de tissu sombre. Ses lèvres entrouvertes comme pour mieux respirer, elle ferma les yeux. Elle se plaça alors sur moi et caressa mon sexe avec le sien en retroussant légèrement sa culotte. Le va-et-vient humide et la pression exercée me promettaient le nirvana. J’exultais de désir pour elle. Elle plaça alors sa langue dans ma bouche. Nos langues se serraient en un nœud dense. D’une main je saisissais sa croupe pour guider la cadence, caressant sa peau parfumée avec l’autre. Sa langue se dirigea vers l’intérieur de ma cuisse, à l’endroit où la tôle s’était logée. Mon corps était devenu une machine avec des angles et des parties métalliques. Des médecins du monde entier s’étaient penchés sur mon cas en vain, me laissant à mon triste sort d’homme-machine. De mon point de vue, je m’accommodais très bien de tout ça et je soupçonnais Marie de nourrir quelques curiosités perverses à mon égard. Elle me finit par une fellation énergique qui me délivra enfin de tout le poids du quotidien.

V

Mes valises étaient prêtes depuis 2 jours déjà mais j’attendais le précieux sésame du médecin pour partir définitivement. J’étais retapé, je me sentais comme une voiture tunée sortant d’une carrosserie de Kékés.
L’escalator me guida vers la sortie, vers un soleil rayonnant et puissant. Mon pied franchit les portes, tandis que mes yeux se dirigeaient instantanément vers un visage caché par des lunettes aux verres arc-en-ciel. C’était elle, elle m’attendait là. Depuis combien de temps, ça je ne le savais pas ! Elle s’avança et me prit la main et murmura un « je t’attendais » qui ne me laissa d’autre choix que de la suivre.
Les quelques kilomètres qui passèrent me conduisirent dans une zone industrielle sinistrée. Des portes coulissantes s’ouvrirent à notre arrivée sur un espace gigantesque où trônait en son centre un objet curieux : une Ford Fiesta MK III turbo diesel 75 chevaux de 1992 mais quelque peu différente de l’originale. Son image provoqua en moi quelque chose d’inexplicable, comme si je retrouvais sur le tarmac d’un aéroport un parent longtemps expatrié.
Je caressais ses courbes. La carcasse était surélevée sur un socle en bois massif. Les roues, les vitres et les pare-brises étaient absents ; restait cette forme carrossée dont la peinture présentait par endroits des strates de résine poncées. Les portières et le coffre étaient verrouillés. Les trous laissés par les pneus étaient comblés par un mastic écru. Ce n’était vraisemblablement plus une voiture mais une œuvre d’art ou un totem peut être, en tout cas une forme qui transcendait tout se qui se trouvait autour.
Au milieu du capot, ma main s’arrêta pour capter une chaleur qui tranchait avec celle de la carrosserie. Un cœur battait là et ce contact me foudroya d’un coup sec et continu. Lisa posa sa main aux ongles turquoises sur l’épaule et me dit d’un ton délicat : Tu fais partie d’elle comme elle fait partie de toi. Si l’un venait à mourir l’autre le suivrait inévitablement.

VI

Elle m’aménagea un coin du hangar avec un lit. Elle parlait peu et passait ses journées à bidouiller des pièces de mécanique vêtue de sa combinaison bleue zippée.
Le soir venu elle se blottissait contre moi et s’endormait au bout de quelques minutes. Je restais là, en faisant très attention à ne pas la réveiller et je caressais ses cheveux fins qui tombaient le long de sa nuque et qui laissaient entrevoir un numéro tatoué à l’encre bleue – le même numéro que sur le bout de papier plié et qui correspondait aussi à l’immatriculation de ma matrice.
Auprès de Lisa, je me sentais libre et tout mon corps la réclamait.
Les aménagements du hangar étaient sommaires pour répondre à nos besoins domestiques, et le confort plutôt rudimentaire. La “salle d’eau” ne présentait aucun mur. Un tuyau d’arrosage servait pour la douche ainsi que pour tout autre chose et était posé au sol près d’une plaque d’égout. Un pot d’échappement adossé au mur à la verticale permettait seulement d’accrocher la serviette de bain que nous nous partagions.
Elle n’avait aucune pudeur. Au début, je détournais le regard par gêne et par respect, ce qui ne m’empêchait pas de regarder son reflet dans les vitres, me permettant d’apprécier sa plastique voluptueuse. Puis petit à petit je compris qu’elle n’en avait rien à foutre et me défis de ces conventions. Je prenais beaucoup de plaisir à la regarder se laver, faisant mousser sa savonnette en quelques endroits propices à mes fantasmes. Nous formions un couple complice mais une injonction tacite nous empêchait d’aller plus loin.

VII

Mes premiers pouvoirs apparurent enfin. Mes émotions provoquaient des manifestations étonnantes. Je sentais mon cœur ronronner à chacun de mes départs et j’avais la possibilité d’interagir avec tout véhicule motorisé présent dans mon champ de vision, prenant ainsi le contrôle de leur trajectoire. J’allais étonnamment vite dans tout ce que j’entreprenais et devais donc réfléchir au moindre de mes gestes pour minimiser leur portée. Toutes les Ford Fiesta croisées, anciennes ou récentes me saluaient par un appel de phares ce qui m’amusait beaucoup.
Mon infirmière Marie arriva dans le hangar. Je ne l’avais pas revu depuis, et l’avais à peine reconnu. Elle semblait très bien connaître Lisa. Leur ressemblance me sauta enfin aux yeux. Elles étaient sœurs. Dans un grand sac de sport, elle sortit des pièces de mécanique usinées. Lisa apporta toutes celles qu’elle avait également conçue ces derniers mois et commença à les assembler sur la carcasse de ma matrice. Elles semblaient recomposer un puzzle d’engin volant à 3 places. Lisa fournissait les grosses pièces tandis qu’il était confié à Marie le placement des plus petites.
Le cambouis recouvrait leurs mains et leur visage commençait à en être peint. Un jeu savant de rouages était laissé visible. L’objet volant non identifié finit par prendre forme au bout de quelques jours seulement d’un travail acharné. Marie et Lisa avaient travaillé jour et nuit dans une concentration mystique.
Il s’était passé 2 ans jour pour jour depuis l’accident, et cette date promettait de devenir importante. Je m’étonnais qu’elles n’aient pas essayé de démarrer l’engin plus tôt mais me fis la réflexion qu’aucun moteur ne semblait avoir été placé.
Leur regard me prit alors en étau. Elles s’avancèrent vers moi et posèrent l’une de leur main sur mon entre-jambe, commençant à caresser mon sexe de gestes mesurés. Leur combinaison bleue était dé-zipée en partie. Je commençais à ronronner. Les boutons de ma chemise cédèrent, laissant mon torse rouge se gonfler et ronfler. Elles venaient de mettre le contact. Elles étaient la clé, j’en étais le moteur et à nous trois nous formions un trio mécanique explosif.
Je me plaçais au centre du véhicule volant et elles prirent place de part et d’autre de mon corps en gardant toujours ce contact manuel. Elles me laissèrent les caresser. Leur autre main était occupée à manœuvrer tandis que je finissais de faire glisser le zip. Leur main avait dépassé les limites du tissu de mon pantalon et de mon caleçon. Je mis mon majeur dans la bouche de Marie qui le suça de manière très suggestive. Le doigt mouillé descendit plus bas près de son nombril puis plus bas encore la laissant entrouvrir la bouche d’où s’échappa une inspiration profonde. La première hélice se mit alors à tourner. Je fis la manœuvre identique sur sa sœur pour actionner la seconde hélice. Au moment où les deux sexes gémirent de concert, notre véhicule décolla dans un fracas de râles puissants nous conduisant vers une émotion universelle et partagée.

#44 Bérangère Pétrault / La reine des termites

Auquel cas il vaudrait mieux ne rien répondre. Plutôt que de revenir et dire quelque chose qui s’échappe en faisant un bruit de mou de veau ; il se pourrait que ça dégénère.

Peut-être que ce n’est rien, peut-être qu’on ne sort pas un couteau, qu’on ne dit pas « je vais traîner ta tête arrachée – ce n’est rien – traîner ta tête par les cheveux dans les graviers, l’entendre se cabosser et se défaire – ce n’est rien, se faire éclater les yeux, se faire racler les dents et prendre des bouts de verre dans le nez, se tuméfier – ce n’est rien ».

Je suis une fille bien élevée.

Mon père me dit de rester calme.

J’écoute mon père.

Je ne dis pas que je vais retrousser mon poing dans tes côtes et je souris. Je pense à une mâchoire et je n’ai pas de couteau.

Il fait soir et autour il y a des bêtes. Il y a des insectes collés aux ampoules et il est tard, je vais rentrer et m’allonger sous les lattes du parquet et fondre et creuser jusqu’à trouver la reine des termites et me taire.

Elle fuit la lumière.

Je peux vivre dans le ventre de la reine des termites. Je suis une fille bien élevée.

Au lieu d’imaginer que j’aimerais que tous les rampants du monde déferlent pour te digérer tout de suite je peux imaginer vivre dans le ventre de la termitière, là où il n’y a ni tes dents, ni ta tête, ni tes orbites à défoncer, ni ta salive.

C’est de cette façon que le calme revient.

Mon père me dit de rester calme en toute circonstance.

Je l’écoute.

Auquel cas, quelque chose grossit dans la bouche – ou dans le ventre de la bête, et obstrue les bronches, se ramifie, s’épaissit jusqu’à la glotte, remonte et reflue. Il vaut mieux ne rien répondre alors je serre les dents en même temps que le cou. Celles du fond suent du sang et de la lymphe, de la lymphe jusque dans les tympans. En déglutissant la gorge fait un mouvement similaire à celui de l’abdomen de la termite-mère. C’est une image apaisante.

Il vaut mieux ne rien répondre. Ta tête va rester à sa place.

Je suis bien élevée.

#43 Andrea Inglese / Les tentations lyriques de tou-rêféle

Il é té une foua un garson qui sapelê tou-rêféle*
tou-rêféle était dans une forêt (sombre et rauque),
il était dans le noir avec les grandes fougères,
il pleut toujours dans le noir au milieu des fougères,
on ne pouvait pas voir s’il pleurait ou si c’étaient
des gouttes d’eau simplement ou des larmes plus
banalement et si les gouttes d’eau étaient salées
ou douces, salées du sel qu’il y a au fond de la tête
ou douces de la douceur qu’il y a dans la pluie

« que cherches-tu dans ce monde de pluie ou de larmes ? »
lui demandait la forêt « veux-tu croire encore en la beauté,
la beauté du noir, des grandes fougères, de l’abandon ?
la beauté de tout ce qui glisse et qui n’a pas de racines
et qui ne reviendra jamais, la beauté de ce qui se perd
sans laisser une empreinte, un mot écrit, un fil d’herbe ?»

tou-rêféle ne disait rien, il regardait la forêt, ne disait rien
et regardait encore mieux, mais la forêt il ne la voyait pas bien
à cause des larmes, si c’étaient enfin des larmes ou des gouttes
si c’était de l’eau douce et il n’entendait pas grand-chose non plus
à cause du bruit, les bruits tapotant de la pluie, les craquements
des fougères, toute cette chose mal réglée, ruisselante
qui viens demander, qui tape à la porte, qui exige opinion,
sentiment, témoignage, tou-rêféle avait son mot à dire

peut-être qu’il l’avait, peut-être pas, il pleurait, il pleuvait,
tou-rêféle marmonne un vocatif, hoche lyriquement la tête
face au songe végétal qui l’encercle, le nuage traversé
par des lumières malades, lunaires, le scarabée aux pieds,
tout ce monde muet, petites et grandes choses en rangées hostiles
qui néanmoins interrogent, prétendent un chant,
une mélodie propice de trompette ou une prière plate,
il lui fallait l’esprit net, une formule arrondie,
une voix propre pour tout dire – mais à qui ? –
son mot avec du sens, du son, de l’information dure

mais il n’avait pas ça tou-rêféle, le monde autour – cieux,
ronces, glaciers – il oubliait tout, voilà, mais d’une manière
royale, il oubliait avec magnanimité, le grand sourire
qui ne cache rien, même pas les puits abrupts de la démence,
il avait un côté surface tou-rêféle, tout lisse tout plat
mais avec toute de même quelques bonnes croyances d’école

il voulait exister les pieds sur terre, tête sur les épaules,
toute la question du travail qui lui aurait suffi, même là-dedans
dans le ruissèlement qui énerve, qui fatigue, ombragé,
il lui suffirait d’un boulot quelconque, pas qualifié du tout
parce que ça passe par là au fond, la coordination bras-tête,
main-poignet, pied droit-pied gauche, la signalisation verbale,
juste ce qu’il faut au beau milieu de la forêt, une petite corvée
lumineuse, manuelle, pour un sandwich au thon, tout l’esprit
gravé par cette saga : boulot de base → sandwich au thon, pas
d’ornements moraux, la pure nécessité, la poésie du comment :
extraire des cailloux de la terre, ensevelir des branches cassées,
une tâche claire, immotivée, emmerdante pour que l’histoire s’arrête

« c’est le temps » disait-il, quand il arrivait à parler, quand il pouvait
s’entendre « c’est le temps qui passe, qui passe si mal, si lourd
d’appels, questions, qui tape sur la tête, qui veux rentrer, creuser
son tunnel dedans, son enfer, avec supplices, cercles, démons,
me faire une âme, des trésors cachés, non merci » disait tou-rêféle,
« je brosse bien ma caillasse, je gagne mon sandwich, rien qui sort,
rien qui rentre, on est quittes, le monde grince, il pleut, je me tais »

* Cette phrase a été écrite isolée dans une feuille blanche par ma fille de six ans. J’ai décidé de lui donner une suite.

#42 Laura Vazquez

sur mon cercueil
j’ai posé rien
j’avais un visage
mais je n’avais pas d’idées
je faisais des mouvements
avec mon visage
par exemple j’adore les oiseaux

#41 Julien Nédélec

Un jour toujours,
Une semaine toujours,
Un mois toujours,
Une année toujours,
Une décennie toujours,
Un siècle toujours,
Un centenaire toujours,
Un millénaire toujours,
Une ère toujours,
Toujours jamais.

#40 Gabriel Gauthier

avec le temps qui s’aggrave

ouais ouais ouais

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