Revue de poésie rationnée

#43 Andrea Inglese / Les tentations lyriques de tou-rêféle

Il é té une foua un garson qui sapelê tou-rêféle*
tou-rêféle était dans une forêt (sombre et rauque),
il était dans le noir avec les grandes fougères,
il pleut toujours dans le noir au milieu des fougères,
on ne pouvait pas voir s’il pleurait ou si c’étaient
des gouttes d’eau simplement ou des larmes plus
banalement et si les gouttes d’eau étaient salées
ou douces, salées du sel qu’il y a au fond de la tête
ou douces de la douceur qu’il y a dans la pluie

« que cherches-tu dans ce monde de pluie ou de larmes ? »
lui demandait la forêt « veux-tu croire encore en la beauté,
la beauté du noir, des grandes fougères, de l’abandon ?
la beauté de tout ce qui glisse et qui n’a pas de racines
et qui ne reviendra jamais, la beauté de ce qui se perd
sans laisser une empreinte, un mot écrit, un fil d’herbe ?»

tou-rêféle ne disait rien, il regardait la forêt, ne disait rien
et regardait encore mieux, mais la forêt il ne la voyait pas bien
à cause des larmes, si c’étaient enfin des larmes ou des gouttes
si c’était de l’eau douce et il n’entendait pas grand-chose non plus
à cause du bruit, les bruits tapotant de la pluie, les craquements
des fougères, toute cette chose mal réglée, ruisselante
qui viens demander, qui tape à la porte, qui exige opinion,
sentiment, témoignage, tou-rêféle avait son mot à dire

peut-être qu’il l’avait, peut-être pas, il pleurait, il pleuvait,
tou-rêféle marmonne un vocatif, hoche lyriquement la tête
face au songe végétal qui l’encercle, le nuage traversé
par des lumières malades, lunaires, le scarabée aux pieds,
tout ce monde muet, petites et grandes choses en rangées hostiles
qui néanmoins interrogent, prétendent un chant,
une mélodie propice de trompette ou une prière plate,
il lui fallait l’esprit net, une formule arrondie,
une voix propre pour tout dire – mais à qui ? –
son mot avec du sens, du son, de l’information dure

mais il n’avait pas ça tou-rêféle, le monde autour – cieux,
ronces, glaciers – il oubliait tout, voilà, mais d’une manière
royale, il oubliait avec magnanimité, le grand sourire
qui ne cache rien, même pas les puits abrupts de la démence,
il avait un côté surface tou-rêféle, tout lisse tout plat
mais avec toute de même quelques bonnes croyances d’école

il voulait exister les pieds sur terre, tête sur les épaules,
toute la question du travail qui lui aurait suffi, même là-dedans
dans le ruissèlement qui énerve, qui fatigue, ombragé,
il lui suffirait d’un boulot quelconque, pas qualifié du tout
parce que ça passe par là au fond, la coordination bras-tête,
main-poignet, pied droit-pied gauche, la signalisation verbale,
juste ce qu’il faut au beau milieu de la forêt, une petite corvée
lumineuse, manuelle, pour un sandwich au thon, tout l’esprit
gravé par cette saga : boulot de base → sandwich au thon, pas
d’ornements moraux, la pure nécessité, la poésie du comment :
extraire des cailloux de la terre, ensevelir des branches cassées,
une tâche claire, immotivée, emmerdante pour que l’histoire s’arrête

« c’est le temps » disait-il, quand il arrivait à parler, quand il pouvait
s’entendre « c’est le temps qui passe, qui passe si mal, si lourd
d’appels, questions, qui tape sur la tête, qui veux rentrer, creuser
son tunnel dedans, son enfer, avec supplices, cercles, démons,
me faire une âme, des trésors cachés, non merci » disait tou-rêféle,
« je brosse bien ma caillasse, je gagne mon sandwich, rien qui sort,
rien qui rentre, on est quittes, le monde grince, il pleut, je me tais »

* Cette phrase a été écrite isolée dans une feuille blanche par ma fille de six ans. J’ai décidé de lui donner une suite.

#42 Laura Vazquez

sur mon cercueil
j’ai posé rien
j’avais un visage
mais je n’avais pas d’idées
je faisais des mouvements
avec mon visage
par exemple j’adore les oiseaux

#41 Julien Nédélec

Un jour toujours,
Une semaine toujours,
Un mois toujours,
Une année toujours,
Une décennie toujours,
Un siècle toujours,
Un centenaire toujours,
Un millénaire toujours,
Une ère toujours,
Toujours jamais.

#40 Gabriel Gauthier

avec le temps qui s’aggrave

ouais ouais ouais

weather forecast: space

#39 Vote Blanc / Prose

Fondez tous les smileys en un seul masque d’or exprimant simultanément chaque émotion humaine : vous aurez une idée de ma santé mentale. Portez-le jour et nuit, au travail, en famille, faites le compte de vos amis : vous les pardonnerez de vous avoir laissé tomber. À marteler ces phrases pour leur donner une forme, vous en oublierez de manger, de dormir, de nourrir le chat.

Sonnent les micro-ondes. Sonnent les lave-vaisselle et machines à laver. Le monde voudrait continuer sans nous. Ils génèrent des passwords avec les prénoms de nos enfants. Ils prétendent avoir inventé l’ironie, mais ce n’est qu’une imitation cruelle de l’ironie.

J’achète mon pain à la boulangerie et l’inspiration se cache dans les montagnes, au creux des glaciers. Une définition ancienne de la pureté sert de promontoire aux touristes, qui viennent voir la poésie éternelle. Mais l’eau qu’ils voient n’est qu’une copie sauvegardée de l’eau. Une des caractéristiques du problème est qu’on ne peut pas le formuler. Les lettres forment le mot m-o-t mais ne sont pas le mot. Je déteste la prose presque autant que la manière dont nous nous ignorons dernièrement.

Continuons à boire de l’eau dégueulasse. La montagne qui est sur la bouteille n’est pas la vraie montagne. Le bébé n’est pas notre bébé. Et pourtant même le robinet doit vivre en altitude. Les jours sont de plus en plus courts et nous n’en faisons pas toute une histoire, parce que nous savons que la logique va s’inverser. Imaginez que ça ne soit pas le cas.

De la mauvaise poésie pour les mauvais lecteurs. On ne devrait même pas avoir le droit d’écrire ça. C’est tellement éloigné de la main qui tape bêtement sur le clavier, des pensées qui parcourent leur boucle, des nerfs qui prennent toute la place. On l’entend : le cerveau se décolle de la paroi osseuse.

J’ai rêvé que je baisais ta sœur, et c’était tellement bon que j’en culpabilisais. Si je n’écris pas ce genre de phrases, personne ne voudra croire que je suis un vrai poète. Et pourtant, un vrai poète n’aurait pas besoin d’écrire cette phrase. Parmi ces poètes, lequel n’en est pas un, lequel s’est réellement tapé ta sœur ?

Aux prochaines élections, je ne voterai pas blanc, je voterai socialiste, parce que j’aime bien être déçu. Aux dernières élections, j’ai voté socialiste, et je n’ai pas été déçu de ma déception. C’est exactement la raison pour laquelle je n’ai pas voté blanc : j’aurai été trop satisfait de ma satisfaction.

Maintenant, je ne veux plus rien avoir à faire avec la politique ou la vie privée. L’amour est une chose publique et il n’y rien que vous ne sachiez déjà à propos de la poésie. J’ai mis dans ce discours toute l’hypocrisie et la mauvaise foi dont je suis capable, pour que vous ne doutiez plus de ma médiocrité. C’est très important pour moi : soit la littérature est trop bonne, soit elle est trop mauvaise. Il faut mettre fin à ces phrases. Il faut mettre le feu à ces phrases, à partir de la fin.

#38 Maxime Actis / Trois poèmes (et un joyeux anniversaire)

1
quelques jours passent encore puis on se baigne dans la rivière
elle est gelée mais les occasions offertes pour se laver sont limitées
on glisse sur les galets
on est presque nu
il y a un pont mais les voitures passent bien trop loin pour nous voir
on se savonne maladroitement
les habits essayent de sécher
après ils sentent la glaise

2
les falaises sont ocres, il conduit vite et il roule
sur un chien mort dans le virage
c’est un militaire, il a des lunettes noires, il n’a pas de place dans son coffre
cette précision ne cherche à créer aucun effet dramatique au poème
c’est malgré tout un détail important pour qui porte un gros sac
longtemps la route longe la côte et il ne parle pas
il ne parle pas et on ne parle pas
il ne parle pas donc on ne parle pas
à un moment il nous laisse à la sortie d’une ville
avec un signe de la tête
on ne voit pas les yeux
le trajet c’est Podgora -> Split
entre il y a des animaux
beaucoup d’animaux par terre qui se confondent avec le dur
on repasse au feutre noir soixante kilomètres sur la carte

3
c’est son anniversaire
on mange des brochettes derrière un supermarché avec trois euros
le soleil se couche et on se dit que les parkings
sont souvent incroyables à cause de la lumière
elle envahit tous les espaces
on veut dormir sur un banc ou attendre la nuit
c’est rouge

#37 Sammy Sapin

Petit, je coupais mes billes
en deux. La règle était :
lancer la demi-bille très haut
en l’air, qu’elle retombe
sur sa partie plate. Personne ne jouait avec moi.

Comme je le tordais, le battais,
lui faisais manger du sable,
le forçais à se mouvoir sur les genoux
et les coudes seulement, l’incisais, l’écrasais,
lui enlevais la peau du visage,
il finit par dire :
« D’accord. »

J’avais cassé le portail automatique du collège
à treize ans et
tué un homme à trente.
Ma mère vient me voir
en prison, me fait un câlin,
puis, larmoyante, me dit :
« J’ai toujours su que tu étais un garçon
à bêtises. »